Contribution

Jeudi 8 mai 2008

Le miracle est une tricherie de Dieu. C’est ainsi qu’il lui plait de chambouler nos habitudes mortelles, nos ambitions basses et tordues. C’est ainsi qu’il nous fait découvrir la rupture possible avec une vision linéaire du Temps, ou avec la logique, la folie, ou la souffrance intérieur dues aux remords. Et, pour tout cela, j’aime dire la douleur ou même l'orgueil qu'un trop faible amour de soi provoque, et je dis le miracle de la douceur de l'Évangile qui chaque jour nous est donnée. Je dis le miracle du pardon, comment il est rupture dans la haine, comment il est re-naissance ou re-connaissance donnée à chacun, à tous. Je dis le miracle simple et proche de nous, toujours présent, maintenant. Car les Hommes s'aiment autant qu'ils se haïssent. Peut-être même plus encore qu'ils se haïssent. A défaut de miracle, n'y a-t-il pas là mystère ? Je dis comment rien n'est écrit, et comment l'Évangile instaure le doute dans une société de certitudes assassines. Et je cite cet Évangile : « Où est-il le raisonneur de ce siècle ? Dieu n'a-t-il pas frappé de folie la sagesse du monde ? » Ou encore : « pleurez avec qui pleure, soyez dans la joie avec qui est dans la joie ». Ou bien encore : « petits enfants, que personne ne vous égare ; celui qui pratique la justice est juste comme celui-là est juste ».
          Nous avons le devoir de dire comment nous voulons croire en l'impossible. Et comment nous ne voulons croire qu'en l'impossible. Car c'est bien lui, cet impossible, qui est la seule alternative au violent pragmatisme des faux sages qui pullulent. Mais les faux sages, par leur méconnaissance ou l'arrogance qui les ronge, oublient que l'Évangile est source inépuisable de rêves immodérés, démesurés. Il ne faut pas sous-estimer ou avoir peur de cela si l'on veut répondre efficacement au désarroi de nos contemporains. Si nous voulons ne pas esquiver nos responsabilités. Et pour cela il nous faut leur donner, leur offrir à en brûler soi-même, si nécessaire, la parole d'Évangile comme affirmant nos interrogations communes à tous. Ainsi nous leur donnons ce que nous possédons de plus beau : nous leur offrons le doute qui fait que nous croyons, nous mettons en commun nos désarrois et les leurs. En disant l'ignorance qui fonde notre foi, nous leur disons ce « voile d'ignorance » que nous voulons voir rester comme l’assurance d’une liberté d’ors et déjà trop atrophiée. C'est alors que l'ombre, derrière ce voile d'ignorance, montre l'incroyable, l'incompréhensible douceur et réconfort qu'apporte la prière silencieuse de l'attente. Et que l'on voit comment partant du nihilisme évangélique, apparaît soudain toute l'évidence de sa sagesse. Car si du désarroi commun peut naître la prière, il peut émerger aussi des rêves d'impossible. La liberté nous est donnée, dés lors, d'imaginer, en plus d'une société sans école, à l'instar d'Ivan Illich, une société sans prisons. Par exemple. Puisque d’autres proposent cet enfermement, cette suppression totale de liberté, dès l’age de treize ans.
          Nous sommes face à eux. Et nous devons leur opposer nos projets de société, nos idées, nos concepts, nos grilles de lecture. Oui, une société sans prisons est possible. Or, cela, qui de nos jours y pense et le propose ? On le voit, la foi que nous avons est incroyablement contemporaine par tout ce qu'elle porte en elle. Car ce qu’elle porte en elle c’est toute une vision de l'impossible. Vision de l’impossible à partir de laquelle nombre de nos libertés présentes se sont réalisées. Après avoir été rêvées, bien sûr. Simplement rêvées.

Par Weed'Hom
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Mardi 6 mai 2008
Peinture de Josée Van Lierop.
Par Weed'Hom
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Samedi 26 avril 2008

On va s’aimer. C’est sûr. Et pour toujours. Un jour. Un jour de grand soleil, un jour de pluie. Un jour de guerre, un jour de paix. Un jour de haine. Un jour de peine, un jour de joie. Pour que nous soyons bien convaincus de l’infernale beauté du monde qui nous est offert. Mais aussi du monde qui vient. Celui qui sans détour vaincra. Ne serait-ce que pour l’amour du beau. Un jour. Un jour, et pour toujours, on va s’aimer : qu’il est facile de simplement bien formuler la vérité ! Cette absolue vérité : l’amour comme chemin, l’amour comme fin. C’est bien ici la seule échappatoire, vraiment plausible, à ce monde terriblement infanticide. Car l’amour est là. Chacun peut en faire chaque jour le tour : chaque jour un arc en ciel fait vivre une âme de par le monde. C’est l’insondable liberté de voir. De voir l’amour, ici pour nous sauver. De tout, de rien, de nous, des autres. Des guerres apparemment inéluctables, de l’inutile violence, de la connerie notoire.

Dans cette optique, la fulgurance du don de Dieu permet de nous aimer, à en mourir, plus que nous nous haïssons. Oui, il y aura toujours l’amour de Dieu – cet amour là – qui au-delà des certitudes que nous croyons avoir, transformera nos peurs en larmes salvatrices, nos larmes salvatrices en envie de vivre. Tout ainsi vient des larmes. Ces larmes chaudes, et même brûlantes, dont nous ne pouvons nier le pouvoir de dire non à l’imbécillité. Notamment à l’imbécillité de ceux qui voudraient nous faire croire que l’Homme ne se construit que dans la guerre, la volonté – cette détestable volonté – ou bien encore dans le mérite ou la vertu. Mais nous sommes peu, fort heureusement, à nous échiner à devenir vertueux. Trop vertueux. C’est notre gloire, notre avenir, notre plus grand espoir. Pleurons donc en paix. Oui, pleurons en paix pour le salut du monde, pour le rire d’un enfant, pour ces jeunes amoureux qui passent dans notre rue. Pleurons pour la tranquillité de ceux qui savent que c’est seulement un abandon aux larmes, vraies et profondes, qui peut éternellement donner l’envie de vivre avec ce qui nous écrase tous, trop : la haine.

Alors il faut aimer bien au-delà de nos capacités à accepter l’inacceptable : prier pour nos ennemis. Aimer, somme toute, nos ennemis : se libérer du poids des haines amères, des traces parfois indélébiles de la rancœur. Aimer ceux qui nous persécutent et persécutent l’innocence même. Aimer de toutes nos forces en ne sacrifiant pas à l’immonde probabilité nos rêves les plus fous, les plus insensés – prisonniers que nous sommes d’une illusoire victoire sur nous-mêmes, d’un manque criant de simple modestie. Aimer pour avancer, pour assurer à tous, sans le moindre doute, la présence d’un soleil chaque matin renaissant.

C’est cette certitude seule qui pourra nous porter hors de nous-même, au-delà de nous-même. Dans le futur tout comme dans le présent. Le futur : de sombres perspectives en vérité, si nous n’y prenons garde ! Le présent : des dirigeants inaptes à regarder l’horizon, mais le bout de leurs chaussures. Des dirigeants inaptes aux rêves des autres, inaptes à nos rêves, inaptes même aux leurs. Inaptes à la salvatrice utopie, rendus malades qu’ils sont par ce sale mot de pragmatisme. Le pragmatisme : surtout ne rien brûler. Surtout pas nos cœurs aux flammes de l’amour du prochain. Quand rêverons-nous d’amour si ce n’est en ces temps de décomposition, quand donc imaginera-t-on un autre monde possible pour chacun ? Quand donc rêverons-nous enfin d’un monde meilleur, loin des calculs, de la bassesse de vue et de l’improbité intellectuelle ?

On va s’aimer. C’est sûr. Et pour toujours. Un jour.

            Un jour de grand soleil, un jour de pluie.
Par Weed'Hom
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Vendredi 18 avril 2008

L’amour et le pardon, la compassion, l’oubli de soi, l’abandon à l’autre, sont des postures éminemment politiques. Dieu nous invite à ces postures. Il est, de ce fait, présent en tout ce qui peut faire de nous des Hommes libres. C’est acquis. Et la pertinence des différents messages du Christ face à nos désarrois contemporains pourrait désarçonner bien des consciences, bonnes ou mauvaises, et faire ainsi que l’Hommes reconnaisse tout autant la bonté qu’il a reçu que celle qu’il donne. Il faudrait, pour ainsi dire, parler d’amour, de compassion, d’oubli de soi, d’abandon à l’autre, quand on parle politique. Mais également de réconfort. De celui qui donne à tous un toit, une occupation à la hauteur des ambitions de chacun. Ce n’est pas être trop exigeant que de vouloir que tous nous ayons droit à notre part de dignité. Â notre part de bonheur. Ce bonheur si léger, modeste et facile à comprendre.
          Cet amour possible, celui de Dieu, m’est confirmé chaque fois qu’en lieu et place de la colère, j’installe en moi la paix, la paix sereine, la paix de l’abandon. Et je perçois souvent les possibilités qu’il y a d’imaginer un monde fait de cette paix, de cette justice. De cette prière, que nous avons nécessairement reçue du ciel. Or, la prière veut tout. Elle veut l’amour, non pas la haine. Elle veut la paix, non pas la guerre. Elle veut l’apaisement, non pas la douleur. Elle veut la compassion, non pas le jugement. La prière est amour, paix, douceur et attention. Inaltérable mansuétude. La prière veut effectivement le bonheur simple d’un amour léger, d’un amour sans détour. Oui, l’amour est immuable et nul ne peut le nier. C’est ainsi qu’il construit notre avenir : finies les haines fratricides, les guerres forcément meurtrières, les jugements sournois, les médisances malsaines. Il n’est pas nécessaire de démontrer : qui pourrait vraiment dire l’amour ? Et le pardon, l’oubli de soi, l’abandon à l’autre ? Alors il faut être conscients que toutes ces choses, tous ces mystères, ainsi que la politique, ne souffrent pas qu’on se moque d’elles. Car elles engage le monde.
          Alors, oui, il faut sans détour parler de politique. Puisqu’en l’occurrence l’amour n’est pas la guerre. Et que l’amour – n’en déplaise à certains – n’est pas non plus la haine. Or nous disons que si la haine fatigue et finit par achever, l’amour, lui, offre le repos d’éternité comme avenir, présent, passé. Cet amour qui fait si couramment place à la vie. Vie de bohème ou vie tranquille – qu’importe ? C’est la vie de toujours. La vie qui rie, pleure, chante et se lamente. La vie des amertumes, la vie des peurs. La vie des joies. Aussi.
          Mais chacun peut le constater : nous sommes au pied d’une croix que nous appréhendons fort mal. Pourtant c’est le mystère de cette croix qui nous sauvera de la douleur qui n’a pas de sens. Le Christ ne s’est-il pas laissé sacrifié pour nous, une fois pour toutes ? On peut donc annoncer la gloire à venir de l’Homme qui aime, désir, avec tout contre lui l’amour de ses vingt ans – j’entends que nous fîmes tous un jour, une heure, une seconde, l’expérience de l’amour, du pardon, de l’abandon à l’autre. C’est un pari. Qui prend le risque de se mouvoir en certitude : en rien je ne puis nier le fait que j’ai connu cet amour là. Cet amour là, et pas un autre.
         Quoi qu’il en soit, il faut être rêveur pour véritablement penser ou repenser nos institutions ! Or le peuple est rêveur. Car, bien que par la force des choses il ait nécessairement les pieds sur terre, il ne faut pas se résigner à voir ce peuple ne jamais lever la tête et se mettre à rêver de jours meilleurs, d’amour de l’autre, d’espoir réalisables.

          Encore faut-il y croire un peu. Rêver, peut-être.
Par Weed'Hom
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Jeudi 17 avril 2008

           Les propos de Marie Holzman et Lu Decheng m’ont retourné le cœur. J’ai médité sur tout cela : pourquoi, bien que l’amour domine le monde, la haine donne encore à penser des actions inhumaines ? Des actions telles que la torture ou la mise à mort d’un être humain, quel qu’il soit ? Je ne sais. Mais il semble que la simple absurdité n’y soit pas étrangère.
           Dégradantes également pour celui qui les exécute, ces tortures semblent hors du temps, bien loin des rêves de ceux qui les subissent bien sûr, mais loin aussi des rêves de l’Humanité toute entière. C’est un sentiment de dégoût mêlé d’impuissance et de révolte qui se développe en moi. Il faut pourtant se tenir debout, comme eux l’on fait. Ceux qui ne craignant pas les maux ont transgressé les lois pour s’offrir, nous offrir, des rêves d’impossible. Pour cela notre liberté leur doit tout. Oui, notre liberté se fait par le combat des autres. Parfois. Et nous pouvons penser que nos combats sont aptes à réaliser leur liberté à eux. C’est en cela qu’il faut croire.
           L’espoir n’est pas un vain mot…

Par Weed'Hom
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Jeudi 17 avril 2008

L'auteur de ce texte, Olivier Abel, est membre du Comité Consultatif National d'Ethique.

         La sagesse est sans doute la chose au monde la plus désirée. On la désire dans le malheur pour ne pas s’en faire trop de peine, ou dans la joie pour savoir la goûter avec gratitude —il faut les deux, et les époques comme la nôtre qui placent trop la sagesse dans l’évitement du malheur, ou qui font trop de la convoitise le chemin vers la joie, manquent cruellement de sagesse. Mais aujourd’hui on va souvent la chercher très loin, alors qu’elle est la chose la mieux répandue : on la trouve dans le langage ordinaire, dans les trésors d’expressions de toutes les langues, véhiculant des expériences plus singulières et universelles, plus anonymes que tout savoir, et toujours ouvertes sur d’autres expériences, dont nul n’a le dernier mot. Les figures du sage sont donc infiniment dispersées, cependant j’en proposerai trois, appuyées sur des auteurs de jadis et de naguère.
         Depuis l’antiquité, la sagesse a d’abord quelque chose à voir avec le tragique, avec l’irréparable car rien jamais n’est à l’abri du sort absurde, avec le sentiment coupable que nous pouvons faire notre propre malheur sans le savoir. Elle surgit dans les décombres de la rétribution, quand on cesse de croire que le juste est récompensé, l’injuste puni, et que l’on mérite son bonheur. Elle prend avant tout la forme de la révolte, et ce n’est pas un hasard si les livres sapientiaux dans la Bible comportent aussi celui de Job, qui reste sans réponse, et qui est avec Œdipe et Antigone l’une des plus hautes figures que nous ayons de la sagesse tragique. Car les sagesses ne se comprennent pas toujours ente elles. Ce que la sagesse comprend, c’est que les forts ne le seront pas toujours, et qu’il y a des limites à la faiblesse. Les purs, ceux qui croient être cohérents, elle les attend au tournant. Elle attend les sages eux-mêmes au moment où leur sagesse ne leur sert plus de rien. 
          Apparaît ici une seconde figure où la sagesse touche au comique, à l’art de relativiser, de se faire petit face aux grandeurs tragiques, de regarder à nos pieds. « Nobody is perfect ». Cette sagesse un peu sceptique renonce à se placer au centre du monde, et sait avec les cyniques grecs qu’on ne parle jamais de la même chose, surtout pas du malheur. Elle accepte les compromis, de survivre à sa propre histoire, et que le destin ne nous en veut même pas. Elle accepte que l’autre, ne pouvant vous communiquer son malheur, vous fasse mal. Elle sait que tout est décalage. Lorsqu’on a atteint son but, soi-même on a changé, et l’effort était vain. Quand on veut éviter la répétition d’un malheur on ne voit pas venir le suivant, tout différent. Schopenhauer observe avec une merveilleuse ironie que les plaisirs et les chagrins viennent à leur heure, et qu’à cette heure-là n’importe quoi fait l’affaire. Que la chance donnée à chacun est moins importante que la manière dont il la reçoit, et que ce qui est anodin pour l’un, l’autre en tirera une immense découverte. Mais qu’il est inutile de se faire trop de reproches, car ce qui nous arrive n’est pas entièrement notre œuvre, nous sommes trop faibles, trop bêtes, et pas assez méchants pour cela.
          La dernière figure de la sagesse est alors celle de l’effacement de soi pour faire place aux autres et au monde. Il ne s’agit pas d’éliminer l’espérance pour n’être plus déçu. C’est plutôt une sollicitude et une docilité, une réceptivité un peu folle, l’acceptation que d’autres vous communiquent leur joie, et la faculté de saluer celle-ci lorsqu’ils ne vous ne la communiquent pas. Imaginer chacun heureux, cesser de (se) comparer. Le philosophe américain Emerson, à propos de la confiance en soi, écrit que « chaque fois qu'un esprit empreint de simplicité reçoit la sagesse divine, tout ce qui est ancien passe — coutumes, maîtres, textes, temples s'écroulent ; il vit maintenant et absorbe le passé et l'avenir dans le moment présent (…) Quiconque a plus de docilité que moi me domine, ne lèverait-il même pas le petit doigt ». Cessant de s’agripper aux choses qui nous échappent, la confiance en soi est une confiance au monde présent. C’est aujourd’hui ce qui nous manque le plus, et il nous faut cesser de croire que nous puissions être sages tout seuls, retirés du monde. C’est en revenant ensemble au monde ordinaire que nous augmenterons la sagesse commune, la faculté de rompre avec les conformismes ou les dogmatismes qui croient qu’il y a une réponse à tout. Mais aussi de rompre avec le scepticisme contemporain qui estime inutile d’essayer encore de partager nos joies.

Par Weed'Hom
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Jeudi 17 avril 2008

Longtemps les Hommes m'ont dégoûtés. Je me suis cru souvent dans l'obligation de les imiter. Et je les ai imités. Désormais c'est fini, je veux ma mort, quand je n'aime plus. Je ne veux plus mourir du rien qui submerge trop souvent nos idylles, et depuis trop longtemps, sans que plus rien ne les empêche d'être mortelles, sans que rien ne leur donne raison. La folie n'est plus notre lot et nous disparaissons du manque de déraison d'amour. Les curés s'en réjouissent. Et les pasteurs, aussi. Les banquiers, les psychiatres, les journalistes, les politiques ; tout le monde s'en réjouis, surtout l'enfer.

            Que faut-il faire pour étouffer le flot toujours plus menaçant de l'inaction des âmes et de leur mort ? Combattre à coup de folles amours les insensés qui de toutes parts surgissent à nos émois, et nous les volent pour les anéantir.

            De la folie d'amour, qu'est-ce qu'on a fait ? Cette fadeur qui nous étouffe et qui nous tue. Il faut que cela cesse. Il nous faut vivre éternellement la grâce et ne plus avoir peur. Toujours être pour l'autre ce que l'on est vraiment. Ne pas dire non, jamais. Et puis s'abandonner, brûler de tous les feux ; à en mourir. Et en mourir. De l'énergie qui en découle créer le beau. Sans concession, s'abandonner à l'autre. Émouvoir la nature au point de la faire suffoquer peut-être.

            Car enfin, pourquoi donc on s'obstine à dire que l'on ne s'aime pas ? C'est quoi ce besoin de pleurer seul, cette peur ? C'est le mystère.

            On meurt des temps figés, des questions inutiles, des engagements faciles. Mais rien n'empêchera jamais les méchants d'être méchants, la bête immonde d’être à certains vitale, le malsain d'être immuable. L'arme absolue ne combat plus que l'innocence et, pacifiés, nous sommes l'agneau face au couteau.

            C'est la mélancolie qui nous sauvera, un jour, tout à la fin, de tout ce miasme incohérent et sans visage, de cette horreur qui fait pleurer, de cette souffrance. C'est de cette paix qu'il nous faut, le coeur attendri de soi-même et des autres, de cet appel où tout s'effondre pour renaître.

 

            C’est comme une révolte, comme un orage une nuit d’été, comme des larmes retenues et essuyées au bord de l’œil, comme une colère rentrée : rien n’a changé, tout est resté. Tout s’est enraciné, là, bien fermement, dans une terre durcie par le soleil. Ce soleil qui pourtant nous donne aussi l’amour, les fleurs et l’arc-en-ciel des vraies couleurs du monde. Des vraies lumières du monde. Lumières éternelles de nos espoirs, de nos esprits, de nos talents. Arc-en-ciel de larmes et de soleil que l’on voudrait voir faire tous les miracles dont il est capable.

            Nous serons toujours forts de nos pleurs. C’est de ces pleurs que vient la renaissance possible de nos amours bafoués, la solidité de notre foi en l’Homme, de nos espoirs les plus fous. André Breton écrivait dans Arcane 17 : « aimer d'abord, il sera toujours temps, ensuite, de s'interroger sur ce qu'on aime ». Puis il décrivait la forme unique que  pouvait prendre la réalisation du rêve auquel il aspirait : « le mystérieux, l'improbable, l'unique, le confondant et l'indubitable amour ». C'est ainsi qu'il parlait du magique instant de la rencontre. C'est ainsi qu'il parlait aussi pour moi du formidable don de Dieu. En particulier de l'une des formes que prend parfois le don de Dieu : du don foudroyant qui entre, presque avec violence parfois, au plus profond de nos fausses tranquillités et de notre assurance pleine d'orgueil. Un don qui sans cesse peut renommer l'Amour et peut le voir de nouveau paraître évident, incontournable, inévitable même. Ainsi, que le surréalisme nous soit contemporain ou non, on sait qu'il est de fort bon ton de ne plus croire en rien et que toutes les idéologies se meurent. Aimer l'Amour à mort est une folie, aimer l'Amour tout simplement est imbécile : voilà ce que l'on entend, voila ce sur quoi tout est sensé se fonder, se construire.

 

            Matérialisme et pragmatisme : voila bien le nerf de la guerre. Puisque c’est désormais partout la guerre. Pour combler le besoin de pragmatisme de certains dirigeants. Leurs besoins d’inaptes à la folie tout autant qu’à l’amour. Inapte à dessiner des traits autres que droits, inaptes aux lignes courbes. Inaptes aussi à la compréhension de la complexité de l’âme humaine, à la compréhension de la complexité des flots d’amour, que peut toujours porter cette âme, de ses capacités à désirer autre chose que les cloisonnements primaires dans lesquels on voudrait l’enfermer. Citons André Breton, toujours : « Chère imagination, ce que j’aime surtout en toi, c’est que tu ne pardonnes pas. Le seul mot de liberté est tout ce qui m’exalte encore. Je le crois propre à entretenir, indéfiniment, le vieux fanatisme humain. Il répond sans doute à ma seule aspiration légitime. Parmi tant de disgrâces dont nous héritons, il faut bien reconnaître que la plus grande liberté d’esprit nous est laissée. A nous de ne pas en mésuser gravement. Réduire l’imagination à l’esclavage, quand bien même il y irait de ce qu’on appelle grossièrement le bonheur, c’est se dérober à tout ce qu’on trouve, au fond de soi, de justice suprême. La seule imagination me rend compte de ce qui peut-être, et c’est assez pour lever un peu le terrible interdit ; assez aussi pour que je m’abandonne à elle sans crainte de me tromper (comme si l’on pouvait se tromper davantage) ». Plus loin : « le surréalisme, tel que je l’envisage, déclare assez notre non-conformisme absolu pour qu’il ne puisse être question de le traduire, au procès du monde réel, comme témoin à décharge. Il ne saurait, au contraire, justifier que de l’état complet de distraction auquel nous espérons bien parvenir ici-bas. […] Cet été les roses sont bleues ; le bois c’est du verre. La terre drapée dans sa verdure me fait aussi peu d’effet qu’un revenant. C’est vivre et cesser de vivre qui sont des solutions imaginaires. L’existence est ailleurs ». Cet homme aura décidément tout dit de notre modernité, dès 1924. Il ne fut pas le seul à prendre au corps la folie de la première guerre mondiale, de ce massacre organisé. Que rajouter à tout cela ? Si ce n’est démontrer l’actualité de ces propos. Pour cela, c’est à nous de lancer l’offensive des utopies, des idéologies.

 

            C’est dans ce cadre que j’ai voulu tout à la fois exprimer, sans y parvenir jamais pleinement, une révolte saine tout autant qu’une sagesse nécessaire à l’élaboration de plans d’avenir, de perspectives possibles. De rêve à réaliser. Car il est possible de réaliser nos rêves. Nous en avons, nous, les moyens. Or, ce que l’on attend de nous, peuples autochtones, c’est de ne plus rêver. Ne plus rêver d’amours immortelles, ne plus se souvenir de nos belles années, celles où nous étions jeunes et forcement surréalistes. Et l’on ose désormais nous opposer le pragmatisme, clef de voûtes des discours de l’ensemble de nos dirigeants : il faut être pragmatique. Alors que nous n’avons que faire d’une réalité qui soit monolithique, puisque la réalité n’est pas monolithique, et nous n’avons que faire du pragmatisme qui ne peut qu’étouffer nos vies, malmener nos espoirs, dilapider froidement toute réelle probité intellectuelle. Ce que nous devons imposer, au demeurant, c’est l’utopie. Une utopie de l’amour du prochain, du respect de l’autre ; une utopie facteur de développement d’une humanitude toujours plus digne. Car j’ai connu la misère, le désespoir, la décadence de l’Homme riche à foison. J’ai connu l’absurdité, l’internement psychiatrique, la pauvreté réelle. J’ai vu l’Homme. Et puis j’ai constaté soudain que l’on pouvait mieux faire. Que l’Homme pouvait mieux faire. Cela m’a rendu bien mélancolique de tout ces espoirs vaincus, tout cet amour bafoué, tout ce silence rompu par des phrases assassines, par des actions de haine. Alors même que les Hommes de paix sont légion. Alors que nous nous aimons. Oui, nous nous aimons. Tout le reste n’est que mauvais détournement de ce qui reste l’acte premier : l’Amour.

Par Weed'Hom
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